Emprunter Emmanuelle Pierrot à Sherbrooke ? Oui, mais pas dans les bibliothèques scolaires
Dès sa sortie, le premier roman d’Emmanuelle Pierrot a presque tout raflé. Les honneurs autant que les bonnes critiques. « La version qui n’intéresse personne est le roman qui devrait intéresser tout le monde », titrait La Presse, en septembre 2023. Mais est-ce pour autant un roman qui peut tomber entre les mains de tous les jeunes ? Pas selon le Centre de services scolaires de la Région-de-Sherbrooke (CSSRS). L’automne dernier, l’enseignante Marie-Dominique Billequey a demandé son ajout sur les tablettes de la bibliothèque scolaire de l’École secondaire Mitchell-Montcalm. Elle s’est butée à un refus du CSSRS. Pour l’enseignante de 5e secondaire, ce roman a pourtant tout pour plaire aux jeunes lecteurs. Il y a certes de la vulgarité et de la violence dans le roman d’Emmanuelle Pierrot, mais Marie-Dominique Billequey est enseignante de français en 5e secondaire à l'école Mitchell-Montcalm. Photo : Radio-Canada / Christine Bureau En entrevue avec Radio-Canada, la coordonnatrice aux services des ressources éducatives du CSSRS, Viviane Guimond, persiste et signe : ce livre n’a pas sa place dans une bibliothèque scolaire. La coordonnatrice assure que la décision a été prise de manière concertée. La réponse complète du CSSRS reçue par Marie-Dominique Billequey quant à sa demande d'intégration du roman à la bibliothèque de l'école. Photo : Gracieuseté Peut-on encore croire à ce point-là qu’il y a un risque grave à lire un livre ? Pour Bruno Lemieux, il faut faire confiance aux jeunes lecteurs. Cofondateur du Prix littéraire des collégiens, il souligne que le roman d’Emmanuelle Pierrot a remporté cet honneur en 2024. Pour le professeur à l’Université de Sherbrooke et titulaire de la Chaire de recherche sur la littératie scolaire, Olivier Dezutter, c’est peut-être plutôt le signe que l’oeuvre s’adresse à un public plus âgé. La question de savoir ce qui doit être lu ou non au secondaire revient périodiquement dans l’actualité, fait remarquer l’expert en didactique du français. C'est une question importante qu'il ne faut pas éluder, mais il n’y a pas non plus de réponse facile. Il souligne qu’il existe des balises pour orienter le choix des livres dans les bibliothèques scolaires. Parmi elles : que les livres reflètent les valeurs québécoises et qu'ils ne comportent pas d'éléments de discrimination, de propagande ou de discours haineux. En outre, souligne-t-il, y a plusieurs façons de présenter un livre ou un auteur aux élèves. Obligatoire ou au choix ? Avec un avertissement ou non ? C’est d’ailleurs ce que Marie-Dominique Billequey a fait. Les élèves ont lu, en classe, les premières pages du livre. Mais pour elle, ce n’est pas suffisant : Elle aurait bien voulu acheter une série complète de La version qui n’intéresse personne pour le lire en classe avec tous ses élèves, mais faute de budget, elle devra attendre. Cette année, c’est plutôt 1984 de George Orwell - entre autres - qui sera lu par tous ses élèves. Une œuvre brûlante d’actualité et qui fait toujours consensus. C'est nouveau dans ma vie. Ça fait 20 ans que j'enseigne et je n’ai jamais eu cet enjeu-là
, s’étonne encore celle qui enseigne le français en 5e secondaire. Je reconnais que le livre a une grande qualité littéraire et qu’il a gagné plusieurs prix. Cependant, le traitement ne cadre pas tout à fait dans une bibliothèque scolaire du secondaire (violence, langage). Je ne vois pas comment je pourrais défendre le choix s’il y avait une plainte de parent
, a répondu la bibliothécaire à Marie-Dominique Billequey. Elle précise en avoir discuté avec une conseillère pédagogique. C'est un livre qui donne envie de tourner la page. Ça parle de contre-culture et ça parle de jeunes, en fait, qui essaient de trouver un sens à leur vie [...] de tester des limites, puis de se tromper, de se casser la gueule, de se relever et de faire face à leurs propres contradictions
, résume-t-elle. on n'est pas du tout dans le sang qui gicle ou dans la violence
. On va retrouver dans les bibliothèques scolaires des livres beaucoup plus violents
, plaide-t-elle.
Il y a des titres qui nécessitent un accompagnement, qu’on ne va pas placer dans la collection commune, mais qui pourraient être utilisés dans un contexte d’enseignement structuré et planifié, en contexte de classe. Ça, c’est autre chose
, nuance-t-elle.C’est un processus d’analyse. [...] La bibliothèque scolaire, elle a un autre mandat [que la bibliothèque publique]. Les livres qui vont se retrouver sur les rayons, ce sont des livres que tous les élèves de l’école pourraient emprunter.

D’autres romans acceptés
Cette histoire me laisse à la fois attristé et interloqué
, réagit d’emblée Bruno Lemieux. L’auteur et professeur de littérature et de communication du Cégep de Sherbrooke s’est amusé à fouiller dans les catalogues des bibliothèques scolaires de l’Estrie. On va y retrouver La bête à sa mère de David Goudreault et La déesse des mouches à feu [de Geneviève Pettersen] qui nous proposent des personnages qui sont à leur manière des marginaux, des gens qui sont en rupture de banc avec l'ordre et les institutions sociales et qui ont un langage d'une verdeur avérée, qui va avec le style de vie qui est le leur et avec les actions violentes qu'ils commettent parfois.
Mais ces œuvres-là, elles servent à quoi ? Pas à faire l'apologie de la violence, mais plutôt à donner à comprendre une réalité du monde
, estime-t-il. Cette œuvre-là, elle a résonné parmi les jeunes des cégeps
, note-t-il. Il est possible qu'elle parle à mes élèves de 5e secondaire, mais on sait qu'on est là dans une zone un peu de transition, en 5e secondaire. On a aussi dans nos classes une très, très grande diversité d'élèves.
Ou est-ce que je choisis plutôt de lire un extrait de cette œuvre aux élèves [...] puis ce sera libre à eux, après ça, si ils sont curieux et intéressés, d'aller regarder s'ils veulent avoir accès à l'œuvre ?
, propose-t-il. Tout ce que je voulais, c'était de pouvoir l'avoir à la bibliothèque pour pouvoir en parler dans mes cours. Le faire lire à certains élèves.
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